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Chronique & Interview // The Glass Half - The Glass Half (LZO Records)
Chronique & Interview // The Glass Half - The Glass Half (LZO Records)

Genre : Hip-hop, Ambiant, Rock, Psyché, Divers

Sortie : 15 mai

Ceux qui me suivent sur Twitter (@Adiktblog) ou sur Facebook savent que cet opus, je l’attendais depuis longtemps. Aussi, impossible de n’en dire que quelques lignes qui tomberont vite dans l’oubli. Il faut développer, tourner les pages de ce disque, argumenter, disséquer les samples des mélodies jouées, les influences du Brésil de celles plus occidentales. Car ce disque est un fourre-tout, au sens noble du terme. C’est d’ailleurs l’une des galettes les plus complètes, musicalement parlant, qu’il m’ait été donné d’écouter depuis plusieurs années. Mais pour tout comprendre, il faut partir de zéro.

Case départ ; starting blocks.

Ceux qui sont familiers du groupe et de ses protagonistes peuvent de suite sauter ce chapitre, et passer à la suite. Car il convient d’introduire ces deux personnages. On commence donc avec le chanteur, Jonah Byrd. Chant d’oiseau, tout en profondeur, mais aussi tout en puissance parfois. Américain. Charismatique. Calme. Retranché derrière ses petites lunettes, caché derrière cette grosse barbe qui lui donne l’air de sortir d’une autre époque. Ne pas se fier aux apparences. Poumons gonflés à bloc, le monsieur avait fait chavirer mon petit cœur lorsqu’il était encore le chanteur attitré de feu le groupe Jigsaw Soul. Je pense fatalement à l’hypnotique et brillante musique « Cockroach Hotel », sur laquelle vous pouvez vous jeter sans la moindre hésitation. Finalement, je n’en sais pas vraiment plus sur le monsieur. Sauf de son coup de cœur avec MatMat, le beatmaker et compositeur en chef de cet album, grâce auquel il vient de passer un palier. 2 mètres de haut.

« Quand j’ai rencontré Jonah, notre première discussion c’était sur les Pink Floyd et Nina Simone », m’explique MatMat. Connaissant l’immense amour qu’il porte à la musique, j’en conclus que le sort n’aurait pas pu en être autrement. MatMat, au-delà du bon pote, est aussi une sorte de modèle musical. On évolue parallèlement, en se voyant assez rarement (il habite entre Nancy, parfois Paris, souvent New York, quand il n’est pas en vadrouille au Brésil), mais c’est à chaque fois des moments délectables. On parle fatalement musique; on découvre, jette une oreille. On approuve. Ou non. Mais je me réjouis, toujours. Et tous les deux, à l’époque du lycée en gros, étions déjà très portés sur le hip-hop. MatMat en a créé, des instrus. Précédemment étiqueté Circa Diem, déjà aux machines, il portait aussi la seconde casquette de rappeur, entouré de plusieurs de ses acolytes (dont Incredible Polo, que l’on retrouvera bientôt sur LZO). Mais comme pour beaucoup de rappeur/producteur, ce sont les machines qui l’ont emporté. Finalement, MatMat a beaucoup bossé, a fait ses armes à de multiples reprises, jusqu’à collaborer avec le rappeur Dreyf, pour pondre une série « Maux de Gorge », des rafales sonores d’à peine 2 minutes, sur lesquelles on sentait déjà poindre le goût de l’éclectisme entretenu par le beatmaker. Ces goûts divers et variés sont présents depuis longtemps chez MatMat.

Éclectisme, Brésil & Rouages mécaniques

C’est son point fort : l’ouverture musicale, à de nombreux styles, couplée à la technique désormais parfaitement maîtrisée du sampling. Rien d’étonnant donc quand, il y a quelques mois, le monsieur débarque à la maison, de retour de son voyage au Brésil, une quarantaine de vinyles sous le bras. Sourire aux lèvres.

Avec cet opus, MatMat a donc franchi un palier. Au-delà du simple hip-hop, plus loin que la boucle, plus proche de la mélodie, en première ligne face aux rythmiques différentes, aux breakbeats empruntés à la musique funk. On se noie facilement dans cet album, tant il est varié. On bouge, on saute. On danse parfois, ou un remue la tête à l’ancienne. Mais on se cale au fond du canap’ aussi, on tressaille sur certaines rythmiques, on dessine un rictus sur d’autres. Pas de frontières, c’est le mot d’ordre. Sur les 2 faces du vinyle (pas de version CD pour le moment), j’apprends rapidement à faire le distinguo : MatMat me parle d’une première face plus « accessible », d’une seconde qui se prête assez au jeu de l’expérimentation. Le tout nous donne un melting-pot très riche, assez complexe parfois, épars mais complètement cohérent.

Aussi, il n’est pas étonnant de croiser une reprise de « Long Train Runnin’ », des Doobie Brothers, concoctée avec brio. MatMat en a fait quelque chose de plus contemporain, en revisitant cette piste bien connue de tous, sans tomber dans la ressemblance trop immédiate, et en s’offrant même le luxe d’y coller des « Oh yeah » bien placés. Façonnage hip-hop. Jonah la magnifie grâce à sa voix de miel, direction le septième ciel. D’une ouverture, « Daylight », aux images cinématographiques, où le chanteur s’amuse à déployer l’étendue de son talent sur toute la piste, le disque nous conduit rapidement vers des morceaux qui sentent le rock, le jazz, accompagné d’instruments en tous genres. Cette liberté musicale, qui caractérise donc l’album, se sent et se ressent, sur n’importe quelle piste.

« The Promise of Glory » est une balade sentimentale, qui se termine sur une montée de guitare accompagnée par Jonah qu’on croit crier son désespoir, alors que l’éponyme « The Glass Half » joue avec les rythmes brésiliens. « Forbidden Fruit » change mille fois de directions, accélère et ralentit, s’amuse avec les tempos, quand « Claptrap » flirte avec l’expérimental. Si je ne me lasse pas de « Hereafter » et « Gone Far East », deux des morceaux les plus réussi pour moi (chant et musique réunis), « A Welcome Departure » t’amène dans un registre plus rock, plus abrupt et surtout, plus introspectif. On est dans la recherche, parfois dans le minimalisme. Comme un clap de fin, un générique qui s’écoule lentement, « The Suite Hereafter » vient clore ce merveilleux album, simplement beau. C’est une synthèse, sans Jonah toutefois, qui se mue lentement, en te promettant de revenir très vite. Comme un vieux pote que tu ne reverras que dans longtemps, t’es un peu triste, mais heureux quand même. On vient de vivre une expérience. Alors on appuie sur Play. Encore et encore.

Neska

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Interview de MatMat, beatmaker et compositeur de The Glass Hal

Adikt : Salut Mat ! Ce qui est intéressant dans cet album, et dans ton parcours, c’est la manière dont tu as réussi à passer de productions 100% hip-hop auxquelles tu t’es beaucoup adonné, jusqu’à cet album beaucoup plus instrumental, fondamentalement moins HH, mais aux couleurs musicales très différentes. Comment tu as personnellement fait cette transition ?

MatMat : D’une part parce que pour faire du son, ma technique c’est de beaucoup utiliser les samples. J’ai toujours été attiré par de nombreux styles différents, encore plus aujourd’hui qu’hier. Mais même quand je faisais des instrus HH, je commençais déjà à intégrer d’autres sonorités, essayer de développer les choses plus loin qu’une boucle et un beat.

J’avais aussi envie de faire quelque chose avec un artiste qui soit autre que « rap », et la rencontre avec Jonah a été dans ce sens. Le problème avec le rap c’est que tu es finalement assez limité, tu ne peux pas aller trop loin, sauf si tu travailles avec des artistes plus « spéciaux ». Avec un chanteur, tu peux t’éclater dans d’autres domaines, avec d’autres techniques, tempo, structures, etc. Aller de trucs très dansants à des univers plus posés, calmes.

Adikt : Parle-moi du voyage au Brésil, de ce que tu y a vu, connu, rencontré…

MatMat : J’étais novice ! Mais j’ai senti un truc inévitable : la musique, t’en prend plein la gueule. Soit t’aime bien et c’est divertissant, soit t’accroche et tu rentres dans le truc. Je ne m’y attendais pas du tout et je me suis rendu compte qu’il existe beaucoup de styles différents en musique brésilienne, au-delà de ce qu’on connait de la samba et de la bossa nova...  En fait, il y a beaucoup de sous-genres très intéressants, comme le « tropicalia », et toute une école des années 70, similaires à ce qu’ont pu faire la funk ou le rock progressif dans ces années-là. Il y a beaucoup de recherche. Et j’ai trouvé  des centaines d’albums passionnants. En plus, tout a été très peu samplé à ma connaissance, même si ça commence à se démocratiser. J’ai ramené une quarantaine d’albums de là-bas. Mais il n’y a pas que ça dans l’album, loin de là ! Ça s’est ajouté à ce que j’avais comme influence précédemment, le jazz, le rock, la funk, les breakbeats de funk, etc. Sans oublier tout l’univers musical de Jonah, qui a suggéré des samples, sans oublier les instruments qu’il joue, percussion, guitare, etc.

Adikt : Comment s’est construit l’album ? Quelle a été votre manière de travailler ?

MatMat : J’avais déjà pas mal de prods existantes, sur lesquelles il a bien accroché. Ca a donné la moitié des morceaux. Suite à ça, il avait des morceaux qu’il avait enregistrés en tant que maquette voix/guitare, et sur lesquels j’ai refait la production par-dessus. Une dernière session a été refaite plus tard, où on est parti de zéro, ou presque.

Pour la reprise de « Long Train Runnin’ » par exemple, j’ai récupéré les fichiers, j’ai trouvé une boucle intéressante, et j’en ai fait un remix pour m’amuser. Ce n’était pas vraiment prévu pour autre chose ! Je l’ai fait écouter à Jonah qui a aimé, et du coup on a réenregistré les voix par-dessus le remix.

Adikt : L’artwork est aussi à l’image de l’album, assez fouillé, complexe et joli.

MatMat : Oui, on l’a fait à deux avec Jonah. Il a un style très particulier, très opposé au mien, très minutieux, détaillé, psyché, abstrait. Ca collait bien à un certain aspect du disque. J’ai utilisé une partie de ses dessins, puis je les ai retouchés. Un peu comme on fait de la musique finalement... Je suis arrivé à ces motifs-là. Je voulais un objet unique pour le vinyle. On a aussi essayé de faire un maximum de choses à la main, comme la tracklist, les paroles, etc. C’est vraiment un objet unique.

Adikt : Après la première écoute, une de mes premières réactions a été de me dire que je ne connais rien qui ressemble à ça… C’était volontaire ?

MatMat : On a aussi beaucoup de mal à le décrire, alors en général, on utilise le mot « collage », comme une superposition de plein d’éléments. Quand j’ai rencontré Jonah, notre première discussion c’était sur les Pink Floyd et Nina Simone. Il vient du rock, moi du rap. Mais on est passionnés de soul, jazz, etc. La musique brésilienne a été le liant dans tout ça. Donc c’est vraiment un collage, mais on s’est amusés à pencher vers un genre ou vers un autre sur certains morceaux. L’album est du coup très éclectique, mais on s’inscrit dans une époque, quand beaucoup d’artistes ne se restreignent plus à une étiquette, à un genre.

Adikt : Vous pensez déjà à la suite ? A quelque chose de différent ?

MatMat : Pour le moment, on n’a pas encore commencé à bosser dessus. Mais on a encore beaucoup de choses à faire ensemble. Ce projet s’est déroulé très vite, en 2 ans seulement !  L’enregistrement a été fait en quelques semaines. Du coup, si on refait quelque chose, on ne sait pas à quoi ça va ressembler… La règle, c’est qu’il n’y a pas de règle ! Si j’aime cet album, c’est parce qu’on ne s’est pas fixés de limites. Même si on commence à bosser la scène, ce qui est en quelque sorte est un nouveau projet. Pour le live, on voudrait inviter des gens qui ne sont pas sur l’album mais avec qui on aimerait bien jouer. Et notamment amener des instruments comme la basse, la viole de gambe, des claviers, etc.

Adikt : Hormis ce projet, ton actualité musicale c’est quoi ?

MatMat : J’ai plusieurs projets en cours, mais qui changent de forme peu à peu. Notamment un projet avec Dreyf, pas mal d’autres projets rap qui ne se sont pas faits parce que j’étais aux Etats-Unis. Je pense à celui avec le rappeur Misto (Circa Diem), ainsi que des projets sur LZO, notamment une série de maxis, avec différents rappeurs, dont Arm, Sept, qui revient petit à petit, ou encore Soklak... On va surtout essayer de mettre les beatmakers au centre des projets et de voir les rappeurs plus comme des invités, avec des collaborations différentes, etc. On cherche à avoir une approche pas forcément centrée sur un artiste, mais plus sur des projets dans leur globalité. Un peu comme « Les Courants Forts » d’Iris & Arm, qui réunissait un univers de beatmakers, etc.

Adikt : Un dernier mot ?

MatMat : Vivement la suite !

Liens :
The Glass Half on Bandcamp
LZO Records

 http://adiktblog.blogspot.fr/


- posté par reno -