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Cinéma // Gainsbourg, vie héroïque – Joann Sfar
Cinéma // Gainsbourg, vie héroïque – Joann Sfar

Film de Joann Sfar
Année de sortie : 2010
Avec : Eric Elmosnino, Laetitia Casta, Lucy Gordon.

Malgré l’enthousiasme et la générosité qui l’animent, et aussi le talent des comédiens, Gainsbourg, vie héroïque est une succession de scènes sans substance qui ne forment pas un ensemble cohérent et laissent une impression de vide.

 

L’idée faisait peur : Gainsbourg au cinéma, on ne voyait finalement pas trop comment ça pouvait fonctionner. Si le choix du réalisateur de ne pas faire un biopic classique mais de filmer la vie de Gainsbourg un peu comme un rêve – une succession de scènes teintées d’onirisme inspirées de ses rencontres, de son imaginaire et bien sûr de ses chansons – est tout à fait respectable, Gainsbourg, vie héroïque ne fonctionne jamais. Les seules émotions qu’il procure parfois sont dues à la bande originale, c’est à dire la musique de Gainsbourg très bien réarrangée – sur ce point, rien à dire. Pour le reste, on ne compte pas les raisons qui expliquent (selon moi) l’échec du film.

Malgré son talent et son travail remarquable (je l’avais jugé un peu durement à la vision de la bande annonce officielle du film), Eric Elmosnino n’effleure jamais 1/10 de la prestance de Gainsbourg. C’est perceptible à peu près tout le temps, c’est flagrant dans les séquences où la comparaison est inévitable (la scène face aux paras, qu’on a vue et revue à la télévision, ne tient pas la route dans le film). Il y a déjà le problème de la voix – et pas seulement quand il chante – le reste ne s’explique pas vraiment ; on n’y croit pas un instant, c’est tout, et la richesse, les nuances et la complexité du personnage – ses rêves, sa sensibilité, ses inspirations – ne prennent jamais vie à l’écran.

L’idée très éculée du double maléfique est simpliste, et surtout Gainsbourg, vie héroïque est complètement déséquilibré. La dernière demie heure adopte un ton plus « terre à terre » qui ne fonctionne pas mieux que les séquences plus délirantes du début et qui n’ont pas leur légèreté.

Au fur et à mesure du film, on passe les époques sans jamais le ressentir ; Joann Sfar n’arrive pas à placer l’action et les personnages dans un contexte. Quand on parle de Gainsbourg, il est difficile d’éluder à ce point la société – la musique, les textes et les comportements de l’artiste ayant beaucoup évolué en fonction de l’environnement social, culturel et artistique. Le film se déroule comme une succession de scènes déliées, certaines plus réussies que d’autres, mais sans jamais former un ensemble cohérent. Du coup, au générique de fin, tout s’évapore, rien ne reste, excepté la bande originale.

Mais au fond, tout peut se résumer en quelques mots : Gainsbourg, vie héroïque est pratiquement vide de substance et d’émotion. A force de légèreté et de fantaisie, le réalisateur oublie surtout la dimension humaine, absente de presque tous les personnages qui traversent ce conte très personnel dominé par l’univers de son auteur. Évidemment, un film d’auteur est par définition personnel, et il serait absurde de reprocher à un réalisateur – et à un artiste en général – de mettre une part importante de lui-même dans son œuvre. Mais cette approche doit avant tout servir une histoire et des personnages ; en l’occurrence, l’univers et le point de vue de Sfar prennent finalement le pas sur tout, écrasent le sujet du film, dont les personnages finissent par ressembler à des pantins. Et il ne suffit pas de tourner un dernier plan sur une voiture roulant dans la lumière du crépuscule pour créer une émotion quelconque.

Peut-être que Joann Sfar, qui est dessinateur (de talent) à la base, aurait dû tout simplement tourner un film animé. Paradoxalement, cela aurait pu sonner beaucoup plus vrai.

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- posté par reno -